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La nuit de Grell (Nouvelle | Of Heart and Stones)

  • Photo du rédacteur: Christabel
    Christabel
  • 24 déc. 2022
  • 15 min de lecture

PARTIE I


La nuit de Grell, an 708 (six mois avant les événements du tome 1)


Ella et Jared :

L’attente rendait ses membres douloureux. Pourtant, rien au monde n’aurait pu faire quitter son poste d’observation à la jeune femme. Ses lèvres entrouvertes laissaient s’échapper un mince filet de respiration, qui nimbait les carreaux de la tour d’une buée légère. Le moment était proche, elle le sentait et l’impatience lui couvrit la peau d’un frisson d’anticipation.

— Te coller à la fenêtre pendant des heures ne fera pas venir la neige plus vite, tu sais ?

Ella n’eut pas besoin de sonder le reflet de l'homme qu’elle apercevait derrière elle, pour deviner sans peine le sourire amusé qui relevait la commissure des lèvres de son professeur, à cet instant.

— Lire aussi longtemps a la fâcheuse manie de vous rendre moqueur, vous savez ? répliqua-t-elle sur le même ton léger, l’attention toujours fixée vers l’extérieur.

Surplombant les murailles du château familial, le ciel nocturne dégagé paraît le monde de ses couleurs bleu nuit, qu’une lune gibbeuse venait rehausser de son éclat. Plus loin en contrebas, quelques lampions se devinaient dans les ténèbres, en provenance du village. Avec ou sans neige, la nuit de Grell apportait chaque année son lot de réjouissances dans les rues.

La voûte infinie pectinée d’étoiles lui rendit son regard plein d’espoir et Ella se surprit à acquiescer pour elle-même. Il avait fait glacial toute la semaine. Le temps était parfait pour voir apparaître les premiers flocons qu’elle attendait tant.

— Te faire remarquer que les prédictions hasardeuses du personnel de cuisine ne sont pas à prendre pour argent comptant me semblait pourtant sage et avisé. Je doute qu’ils aient plus de preuves de ce qu’ils avancent à nous offrir cette fois-ci, que d’habitude.

Penchée sur son bureau, la silhouette longiligne de Jared semblait perdue dans l’étude d’un feuillet ancien, usé par le temps, mais elle savait qu’il n’en était rien. Les tressautements de ses doigts sur la page et l’immobilité impossible de sa posture lui révélaient qu’il était tout entier tourné vers elle et la réponse qu’elle aurait à lui offrir.

— Citez-moi une année où ils se sont trompés, le provoqua-t-elle gentiment, guettant sa réaction dans le carreau.

Comme elle s’y était attendue, le jeune homme se redressa un peu plus sur son siège, libérant une pluie de longues mèches corbeau dans son sillage.

— Pur hasard.

— Vous êtes bien trop rationnel pour seulement croire au hasard. Allez, admettez que vous ne comprenez pas comment c’est possible, mais que nos amis ont raison. Il neigera ce soir. Et je suis sûre que vous aurez envie de voir ça venir en même temps que moi.

Son sourire victorieux révéla ses dents régulières, lorsqu’elle aperçut la silhouette familière se relever dans son dos. Jared ne l’avouerait jamais, mais il savait au fond de lui qu’elle avait raison.

C’est à peine si le plancher de la tour grinça, quand elle sentit le professeur avancer vers elle, pour la rejoindre. Avec les années, ils avaient tous deux affiné leur pas, pour échapper aux protestations du bois ancien. Comme un jeu inconscient qu’ils livraient ensemble contre le parquet grincheux. Ils passaient tellement de temps dans la pièce que ça en devenait risible de facilité, à présent.

Dans le carreau, le visage ciselé de Jared apparut derrière son épaule. Sa chevelure corbeau relâchée, comme à l’accoutumée, masquait en partie l’expression de son regard, mais elle savait qu’il épiait son reflet, lui aussi.

Elle lui offrit un sourire qui aurait fait fondre la congère la plus froide et ses lèvres fines lui répondirent instinctivement, se détachant de la pilosité légère qui lui encadrait la mâchoire.

— Le ciel est magnifique ce soir, admit-il, mais son attention ne l’avait pas quittée un instant.

— Parlez-moi encore des étoiles, pendant qu’on attend la neige.

Combien de fois l’avait-elle déjà imploré de la sorte, au cours des années écoulées ? se demanda-t-elle, l’esprit léger. Jared mettait toujours une telle passion à lui parler de ces points lumineux si lointains qu’avec lui, elle avait l’impression unique de pouvoir les toucher du doigt, le temps d’une soirée. Son amour pour l’immensité céleste était contagieux, elle devait bien l’admettre.

— Je pense que je n’en aurai pas le temps, murmura-t-il près de son oreille et elle sentit son souffle tiède lui chatouiller la joue.

D’un doigt gracile, il lui désigna le coin des fenêtres, où la lumière des candélabres avait capturé les prémices d’une pluie blanchâtre. Son léger mouvement libéra l’odeur familière de jasmin qu’il portait sur lui comme une seconde peau et elle se surprit à plisser les yeux, pour s’imprégner des effluves fleuris.

— Venez !

Animée d’une énergie nouvelle, Ella s’empara du bras de son professeur pour le traîner dans son sillage, loin de la bibliothèque et de la chaleur réconfortante de la flambée qui la baignait de lumière. C’est à peine si le jeune homme put s’emparer d’une couverture, lorsqu’ils longèrent une méridienne, avant que les couloirs glacés du château se referment sur eux.

Les lourdes portes de l’entrée grondèrent, lorsqu’elles raclèrent les pavés mal éclairés. Mais leur procession ralentie par les températures basses n’arrêta pas l’enthousiasme d’Ella qui, déjà, se ruait vers le parvis grignoté par la neige, son professeur sur les talons.

Alors que le froid mordant refermait ses griffes sur eux, la jeune femme pivota plusieurs fois sur elle-même, le visage offert au ciel. Les flocons poudreux recouvrirent bientôt sa peau rougie et un éclat de rire candide lui échappa. Les bras en croix, elle resta plusieurs longues secondes figées sous l’averse hivernale, avant de frissonner.

— Viens, l’appela la voix chaude de Jared, resté en retrait.

En quelques rapides enjambées, elle le rejoignit sur les marches et se pelotonna, sans se faire prier, sous les pans de la couverture duveteuse qu’il lui tendait.

La pierre était glaciale, quand elle s’agenouilla près de son professeur sur les escaliers, pour se blottir contre lui. Un rituel familier qui était bien moins confortable en cette saison, songea-t-elle, alors qu’elle commençait doucement à claquer des dents.

— Vous savez ce que j’aime avec la neige ?

Contre sa joue, le pardessus usé de Jared lui chatouillait la peau et elle se nicha un peu plus dans le creux de son épaule, le regard absorbé par la course folle des flocons qui se déversaient autour d’eux. Enveloppée par sa présence réconfortante, les rigueurs de l’hiver à venir lui paraissaient bien moins effrayantes, quand elle y pensait.

— Non, dis-moi.

D’un geste distrait, le jeune homme ajusta le tissu qui les protégeait des bourrasques, jusqu’à ce qu’il retombe dans leur dos, inerte.

— Ce que j’aime avec elle, c’est qu’une fois qu’elle est tombée et qu’elle recouvre le monde, on peut écrire une toute nouvelle histoire à sa surface. Reprendre à zéro. Être qui on veut.

Un bref silence plana entre eux et, contre ses doigts, elle sentit la main tiède de Jared l’effleurer.

— Qu’est-ce que vous changeriez si vous le pouviez ? finit-elle par questionner, dans un souffle vaporeux.

Sa peau s’était figée dans l’air glacé et Ella se pinça les lèvres, pour les réveiller. Une brume légère les enveloppait, à chaque exhalation.

Ils ne tiendraient pas plus de quelques minutes avant de renoncer à rester sur place, elle le savait, aussi captivant le spectacle était-il. Elle se gorgeait de chaque seconde passée à l’air libre, à sentir la neige fondre sur elle, pour convoquer à nouveau ces sensations, une fois qu’elle aurait retrouvé la touffeur agréable de la tour.

— Je crois que j’aurais aimé être le genre d’homme qui se plaît à être entouré et qui en a besoin, pour être heureux. Tu sais, de ceux qui se nourrissent de la présence des autres, quelles que soient les circonstances. J’ai connu beaucoup d’autres futurs professeurs comme ça, quand j’étais plus jeune. Peut-être que j’aurais voulu être moins solitaire, dans le fond. Parce que même si j’aime ça, parfois je me sens seul. Mais je ne pense pas avoir vraiment envie de changer, pour être cette personne-là…

Les respirations du jeune homme lui offraient un ballotement agréable et elle suivit les oscillations de ses épaules avec son visage, méditative.

Du bout des doigts, elle chercha la main crispée de Jared, pour la presser avec chaleur et, même si elle ne le vit pas, elle devina le sourire que son contact faisait affleurer à ses lèvres fines.

Elle n’avait jamais imaginé que son professeur puisse souffrir de la vie recluse qu’il s’était choisie, en s’installant pour enseigner à Nämen. De nombreuses lunes s’étaient écoulées depuis, trop pour être seulement comptées. Mais, même s’il n’avait jamais manifesté le désir de s’éloigner, même si l’attachement qu’ils se portaient l’un envers l’autre était profond, elle comprenait que ça ne puisse pas toujours suffire, même à la plus marginale des personnes.

— Et toi ? interrogea-t-il à son tour, faisant flotter un léger nuage de condensation entre eux.

Concentrée, Ella mit plusieurs longues secondes à réfléchir sérieusement à la question, avant de s’agiter sur les marches glacées.

— Je crois… Je crois qu’un jour j’aimerais ne plus être cette personne si peu sûre d’elle que je suis. Oui, c’est sans doute ça que je voudrais changer, à l’avenir. Ne plus brûler d’attendre que la première personne venue me dise que je n’ai pas besoin de toujours lutter pour être parfaite, pour être à la hauteur. Me dise que je me suffis comme je suis, d’une manière si convaincante que je ne pourrais qu’y croire, moi aussi. Pour que je puisse arrêter de batailler pour être ce que je ne suis pas. Parfaite. Parce que personne ne viendra jamais, pour faire le chemin à ma place. Ou si c’était le cas, je ne la prendrais pas au sérieux.

Dans le ciel, les dernières étoiles visibles avaient été grignotées par une masse nuageuse impénétrable, qui répandait sur le monde ses larmes immaculées. Peu à peu, la neige se tassait sur les pavés et les murailles qui ceinturaient la cour, drapant le décor familier d’une couverture scintillante.

— Je devrais te dire qu’à mes yeux tu n’as jamais eu besoin de changer. Mais je ne pense pas que tu aies besoin de la validation de qui que ce soit, pour savoir que tu as le droit d’être qui tu es. Avec toutes les imperfections et les failles qu’être humain implique.

— J’ai peur du jour où vous me verrez comme moi je me vois. Où vous me trouverez laide et inintéressante, souffla une voix en elle.

En sentant l’étreinte de Jared se raffermir autour d’elle, elle comprit qu’elle avait parlé à voix haute et, fuyante, la jeune femme reporta son attention sur le ciel insondable qui les surplombait.

— Le jour où ça arrivera, Ella. Le jour où je serai incapable de te voir pour ce que tu es vraiment, et pas pour ce que tu imagines être, on me fera quitter Nämen les deux pieds devant.

Le silence charria avec lui les échos d’une fièvre lointaine, qui avait gagné les ruelles du centre-ville, en contrebas. Ella avait beau être incapable de les voir, dissimulées derrière les hautes murailles de la forteresse familiale, elle devinait les foyers s’animer dans la nuit, vibrant d’une agitation qui n’était propre qu’à cette nuit de festivités.

— Vous êtes sinistre, se rembrunit-elle, mais ses lèvres pâles riaient.

— Seulement gelé.

La jeune femme se redressa, tirant dans son sillage le drap détrempé qui leur couvrait les épaules et elle frémit une nouvelle fois, ainsi arrachée à la tiédeur de son professeur.

— Alors rentrons, invita-t-elle, une main tendue dans le vide.

Jared se redressa à son tour, le corps alourdi par le froid et elle le vit déplier sa longue silhouette, débout au milieu des marches. Ses longues mèches corbeau pectinées de blanc se déversaient dans sa nuque, dissimulant à peine le sourire qui arquait ses lèvres. L’instant d’après, il la rejoignait.

Elle sentit le bras du jeune homme s’enrouler dans son dos, qui la serrait fort, geste réconfortant, familier. À son contact, elle sut qu’elle se sentirait à jamais en sécurité, chez elle, tant qu’il serait à ses côtés. Et c’était sans aucun doute le sentiment le plus doux qu’elle puisse avoir, pour clôturer le moment hors du temps qu’ils venaient de partager.

— La duchesse doit se demander ce qui nous prend autant de temps. Allons la rejoindre à table.

D’un pas léger, Ella se glissa dans le sillage de son professeur, à travers le dédale familier du château de son enfance.

Peu à peu, son allégresse laissa la place à l’amertume. Être châtelaine ne lui semblait jamais aussi confortable que lorsqu’elle oubliait qu’elle l’était. Son répit avait été de courte durée, cette fois. Elle se demanda combien de temps mettrait sa mère à lui rappeler qui elle était. Et pourquoi elle abhorrait tant sa compagnie…




PARTIE II


La nuit de Grell, an 708


Caseus :

Le seigneur Volka avait beau être un homme de la pire espèce, les réceptions de leur hôte n’en restaient pas moins les plus éblouissantes que le châtelain ait pu voir, au cours de sa courte vie, songea Caseus. Et il prenait un plaisir non négligeable à toutes les honorer de sa présence. En particulier la nuit de Grell. Les festivités organisées pour l’occasion rendaient les heures à venir riches en divertissement et en promesses. Un frisson d’excitation lui courut sous la peau, à cette idée.

Au gré des conversations et du courant invisible qui semblait porter les convives, le jeune homme flânait de groupe en groupe, l’esprit alangui par l’ivresse.

Rien n’était plus agréable que de se retrouver entouré des siens, en ce jour si particulier, songea-t-il encore, alors qu’il échappait au discours aviné du vieil homme qui l’avait pris à parti. Parés de leurs plus beaux atours, les châtelains de la région et leur famille en étaient plus loquaces que jamais. Et particulièrement animés. Il aimait l’énergie qui émanait d’eux.

Autour de lui, le monde était assourdissant de couleurs et de lumières, riches parures et candélabres aveuglants de clarté. Gorgé du froufrou des robes et du bourdonnement des conversations disparates, que la clameur d’un orchestre rendait indistinctes. La salle de réception vibrait de vie, au rythme de pulsations qu’il sentait se répandre en échos dans sa poitrine.

Plus loin, la silhouette familière de la duchesse de Nämen, leur plus proche voisine, se penchait vers un siège qu’il ne pouvait qu’entrapercevoir parmi la foule, en grande conversation avec son père à lui. Sans surprise, sa fille ne l’accompagnait pas et, pendant un bref instant, il se demanda comment l’héritière, Ella, pouvait bien occuper une soirée aussi particulière, loin des festivités. D’aussi loin qu’il s’en souvenait, il ne l’avait jamais vue prendre part à leurs assemblées.

Une main furtive effleura son épaule et le jeune homme se retourna, à temps pour surprendre le regard pétillant qu’une Lan aux traits délicats posait sur lui.

— Vous semblez passer une bonne soirée, la salua-t-il et les lèvres de son amie s’ourlèrent, jusqu’à dévoiler une dent légèrement en biais, qui rehaussait son sourire de vie.

Ses yeux plissés et ses joues rosées lui conféraient un air mutin qu’il trouvait particulièrement charmant et, quand leurs mains s’effleurèrent, par inadvertance, il se sentit rougir, lui aussi.

— Peut-être parce que nos parents ne vont pas tarder à annoncer nos fiançailles aux autres. Je suis impatiente.

Eleanor lui rendit son sourire nerveux, avant d’observer à la dérobée la masse agglutinée autour d’eux, qui oscillait entre danses maniérées et discussions exaltées.

— Moi aussi, se réjouit-il en lui tendant son bras et ils firent quelques pas le long des hautes fenêtres, qui surplombaient les jardins ducaux, l’attention absorbée par le ballet de flocons qu’ils devinaient dans la nuit.

Sous les derniers râles d’un violon, un verre tinta et le couple se dirigea à pas lents vers l’origine de l’appel, sentant que l’heure de la grande annonce approchait.

Dans ses veines, l’excitation se mêlait à de la nervosité teintée d’impatience. Il allait se marier, répétait une voix à l’intérieur de son crâne. Asseoir sa position aux côtés de son père, jusqu’à ce qu’Eleanor et lui soient entièrement prêts à reprendre les rênes de leurs terres respectives. C’était tout ce à quoi il aspirait depuis des années, la raison pour laquelle il était né. Caseus était fait pour ce rôle et savoir que n’importe qui dans cette salle en avait conscience était le plus bel accomplissement dont il pouvait se féliciter.

Dans la pièce, la chaleur s’était faite assourdissante, les effluves entêtants. Il se sentait grisé.

— J’espère que le seigneur Volka ne va pas nous détester d’attirer toute l’attention sur nous, souffla Eleanor d’une voix hésitante et il resserra doucement l’étreinte de ses doigts, autour des siens, pour l’apaiser.

— Il n’aime personne, à part lui-même. Je ne me ferais pas trop de souci, à votre place.

Leurs rires discrets réchauffèrent le silence qui s’était doucement installé dans la pièce. En sentant toutes les attentions se tourner vers eux, avides de curiosité, ils resserrèrent instinctivement leur marche l’un auprès de l’autre, comme les deux jambes d’un seul corps.

Oui, baigné par la chaleur des regards fiers de ses paires, le jeune homme était décidément à sa place. Heureux.

— Mes amis, amorça la voix grave du duc de Bostemberg, son père. Laissez-moi lever mon verre en l’honneur de cette soirée délicieuse. Chaque année, la nuit de Grell nous rappelle la miséricorde dont on fait preuve les dieux à notre encontre, en délestant sur le monde une toile nouvelle. Une toile qu’il nous fallait peindre, pour échapper aux erreurs et à la trahison de nos ancêtres. Que cette neige qui tombe ce soir, comme elle tombât jadis sur nos pères repentants pour la première fois, soit le signe d’une aube nouvelle. Demain, le jour se lèvera sur une nouvelle année, vierge. À nous d’y peindre le renouveau que les dieux attendent de nous, toujours maintenant, d’une manière qui soit digne d’eux.

Solennels, les mots du châtelain planaient au-dessus de l’assemblée, chargés d’une aura magnétique digne de l’orateur qu’il avait toujours été.

— Mon fils, appela-t-il alors, les traits rehaussés par la fierté. Ma fille…

D’une main, il enjoignit Eleanor à les rejoindre. Il n’en fallait pas plus pour signifier à tous que la jeune femme faisait dès à présent partie de la famille. Comme un seul être, les parents de sa fiancée vinrent se joindre au groupe qu’ils formaient et le tableau fut complet, mélange de sourires ravis et de gestes affectueux esquissés.

— Ce soir, vous vous engagez l’un l’autre à devenir les symboles de ce renouveau. Puissent vos résolutions éclairer votre avenir, et le nôtre.

— Je m’y engage, acquiesça avec sérieux Caseus et, comme s’il s’y était préparé toute sa vie, sa voix ne trembla pas quand il poursuivit, face à la foule. Aussi longtemps que dureront nos fiançailles et notre union, chaque jour et chaque année qui suivront, je m’engage à être le meilleur ami, la meilleure épaule et la meilleure oreille attentive que j’espère être déjà pour toi, Eleanor. Je m’engage à toujours chercher la meilleure version de moi-même, à tes côtés et à tout faire pour mériter d’être appelé, encore, un homme bien.

— Nous marcherons ensemble sur le chemin qui nous mènera au bonheur, compléta la Lan, d’une voix plus timide et ils ne se quittèrent plus des yeux, quand ce fut à son tour de répéter ses vœux.

— Les dieux vous gardent, salua leur discours un seigneur Volka qu’ils devinaient renfrogné, en avant des silhouettes rassemblées.

Les mots furent répétés en canons autour d’eux, alors que les verres se levaient et que les félicitations se répandaient, sous les notes d’un nouvel air de musique. Il faudrait plusieurs mois pour que les fiançailles laissent place à des noces qui feraient beaucoup parler d’elles, tout le monde pouvait déjà l’assurer. D’ici là, les rires avaient encore le temps de fuser, les verres de trinquer et les danses d’entraîner.

Peu à peu, plus personne ne sut exactement ce qui les avait plongés dans cet état d’allégresse fourmillant et les conversations dévièrent vers d’autres sujets plus communs. La fête battit son plein jusque tard dans la nuit, veillée par l’averse de flocons qui striait les carreaux de ses doigts laiteux.




PARTIE III


La nuit de Grell, an 708


Gitch :

Le couteau claquait à intervalle régulier sur la planche à découper. Le bois grossier cisaillé par les années lui servait à tailler les légumes qu’il vidait de sa besace, depuis son retour du marché.

Ce jour-là, Bostemberg et ses ruelles encombrées avaient vibré comme un essaim d’abeilles autour de lui. L’excitation ambiante l’avait accompagné à chacun de ses pas lestes, entre les étals colorés. Mais, depuis qu’il avait retrouvé la chaleur réconfortante de sa cabane isolée, seul un calme paisible planait dans l’air, accompagnant chacun de ses gestes de ses souffles familiers.

À travers les carreaux voilés de buée, les bois obscurs où il avait posé ses affaires, de nombreuses décennies plus tôt, le saluaient depuis les abords de la clairière. Cela faisait tout aussi longtemps que leur ombre avait fini par ne plus le faire frémir. La forêt, même la nuit, n’était rien de plus qu’une vieille amie. Une vieille amie pour un vieil homme.

Les premiers appels de la nourriture en train de cuire emplirent l’air de ses effluves alliciants et son ventre gronda, éveillé par les odeurs de cuisson. Ses manches se relevèrent, en même temps qu’il faisait distraitement danser une louche dans le fond de sa marmite, révélant les marques estompées par le temps d’anciennes brûlures, qui courraient le long de ses avant-bras.

Mais le vieux professeur était à mille lieues de ces souvenirs-là et, alors qu’il répétait les gestes tant de fois esquissés, quatre tours dans le potage brûlant, reposer la cuillère sur le plan de travail, reprendre la découpe, puis remuer à nouveau la cuisson, son esprit se fit distant.

Comme l’on remonte un chemin familier, il se souvint de l’époque où les préparatifs de la nuit de Grell rimaient avec rituel chorégraphié avec soin. Aux confidences échangées dans le fourmillement des cuisines, à ces moments d’échange hors du temps. Aux longues attablées bruyantes, ensuite, où la chaleur des discussions se mêlait à la chaleur humaine. Au goût si particulier du festin préparé dans la matinée, quand il était partagé. Les lumières vives, les éclats de rire et l’engourdissement délicieux de l’hydromel qui se répandait comme une langue chaude dans leurs corps.

Quand le poids qui nichait dans sa poitrine gonfla un peu plus et que les larmes qui affleuraient à ses paupières embuèrent sa vision, l’ancien professeur s’arracha à ses rêveries.

Sur le feu, le potage ronronnait ses bulles chaudes, en bruit de fond.

— Gitch Hartwop, tu n’es qu’un vieil homme seul, se moqua-t-il à voix basse, le regard perdu vers l’autre côté des fenêtres, là où le ballet cotonneux lui rappelait celui de tant d’autres lieux qu’il avait connus à la même époque, loin en arrière.

Peut-être, songea-t-il. Oui, peut-être regrettait-il toutes ces années de voyage qu’il avait mises derrière lui, en même temps qu’il enfouissait au plus profond de son âme l’être qu’il était vraiment. Un homme chargé de souvenirs, de secrets et d’une noirceur qu’il refusait de regarder en face.

Peut-être cette vie-là lui manquait-elle, dans le fond. Peut-être même une part infime de son cœur aspirait à la retrouver. Mais raviver le passé, renouer avec le monde extérieur, ne pouvait que le blesser davantage, n’était pas sain. Et il avait déjà passé tant de temps à se mépriser, que pour vouloir tout recommencer. Il n’était pas certain de vouloir arpenter ce chemin à nouveau…

Rien ne pouvait changer la nature de ce qui coulait dans ses veines. Pas même le temps.

Un long soupir lui échappa, rapidement avalé par les expirations du feu de cheminée qui craquetait dans son dos. Ses pensées ravivaient la nostalgie qu’il enterrait depuis si longtemps en lui, comme des braises tenaces qui n’attendaient qu’un souffle pour se raviver. Mais ça ne resterait jamais que cela, une page laissée derrière lui.

Dehors, la nuit de Grell drapait le monde de son manteau de neige comme une promesse, attentive à toutes les résolutions que sa venue faisait remonter jusqu’à elle. Elle écoutait, observait.

Qui étaient-ils tous ? Que voulaient-ils être, dans le fond ? Qui seraient-ils, demain ? Dans son sillage, passé et avenir s’embrumaient, ne laissant qu’une certitude à l’obscurité.

Bien assez tôt, les dieux mettraient leurs convictions à l’épreuve, pour que tous se révèlent, tels qu’ils devaient être. Et rien ni personne ne pouvait arrêter le destin en mouvement…



2 commentaires


Grazie Trpn
25 déc. 2022

Vais avoir de la lecture 😉

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Christabel
Christabel
26 déc. 2022
En réponse à

J'espère qu'elle sera bonne ! Bon retour dans mon univers 😁

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