The Young Pope : ou comment un point d’interrogation s’est transformé en véritable coup de cœur !
- Christabel

- 6 août 2022
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 déc. 2022

Émotions, personnages captivants, arcs narratifs bien construits, réalistes et touchants… L’inspiration, quand on est auteurice, peut nous provenir par la découverte de nombreuses œuvres culturelles, qu’elles soient littéraires, audiovisuelles, ou proviennent d’un autre support encore. Qu’elle touche votre sensibilité de spectateurice ou titille votre curiosité d’artiste, la série dont je vais vous parler cette fois-ci, après un premier retour sur Kaamelott, pourrait bien vous apporter l’un des deux. Retour sur un coup de cœur et sur ce qu’il peut nous inspirer, pour nos propres œuvres !
The Young Pope, c’est l’histoire du commencement du pontificat de Pie XIII. L’histoire de Lenny Belardo, l’homme le plus jeune et le premier Américain à accéder à ce statut, dans l’histoire de l’Église. Un pape insaisissable, controversé et réactionnaire, mis au pouvoir pour être manipulé… mais qui se révèle peu enclin à être commandé. Un personnage insondable au cœur d'un microcosme particulier, où se mêlent les travers, les manigances, les ambitions et les croyances de chacun·e, dans le secret des portes closes du Vatican.
Je ne vais pas vous mentir, à l’heure où j’entame cet article, je viens tout juste de terminer la première saison de la série et autant vous dire qu’elle ne m’a pas laissée indifférente. Yeux bouffis, cœur gros et joues ravagées de larmes (dans le noir, parce que ça fait tout de suite plus dark), ça peut surprendre, mais ce sont autant de signes d’un moment incroyable que je viens de passer. À tel point que quelques jours plus tard, je ne résisterai pas à la tentation de la reprendre entièrement une seconde fois, non sans avoir converti mon entourage au passage. Mais avant d’en arriver là, dix épisodes de cinquante-cinq minutes environ se sont déroulés sous mes yeux, avec leurs surprises, leur mystère et les doutes qu’ils m’ont procurés, alors retournons un peu en arrière si vous le voulez bien. Aujourd’hui, je vous parle de The Young Pope, une série spéciale, surprenante, au final renversant.
The Young Pope est une série surprenante à plus d'un titre, oui. Si elle tourne autour du pape, elle n’en est pas adressée aux catholiques pour autant et, malgré quelques passages savoureux où personne n’est épargné, elle n’en est pas plus anti-catho pour la cause. À mon sens, elle est davantage psychologique que dénonciatrice et c’est d’ailleurs dans la psyché de ses personnages que la série excelle.
Cette impression de « détachement religieux », je l’ai par exemple retrouvée dans le générique de la série, qui, s'il n’apparaît pas avant l’épisode trois, a eu raison de se faire désirer : je ne l’ai pas passé une seule fois. À noter que, tel un bon Marvel, ou un reflet parfait de la série qu’on s’apprête à regarder, il appelle à ce que l’on reste jusqu’à la fin, pour le plaisir des yeux et des zygomatiques, mais aussi des oreilles.
Une première précaution est donc prise avec ce générique et nous indique que si la statue de Jean-Paul II est bien renversée par une météorite, tout ce qui suivra ne sera pas à prendre très au sérieux (ou plutôt religieusement). Le clin d'œil complice à la caméra que livre Jude Law vient le confirmer. Et pourtant, du sérieux on va en avoir, mais pas tout de suite !
I. Mon avis
D'abord assez surprise lors de ma découverte du premier épisode, par l'extravagance du jeune pape et l’humour de situation parfois absurde, parfois décapant qui l’accompagnait, j’ai très rapidement savouré ce lancement de saison, aussi drôle que déconcertant. Pie XIII s'avère dès sa prise de fonction hors-norme et très déroutant, aussi rock'n'roll dans ses attitudes qu'orthodoxe dans sa vision de l'église. Naturellement, au vu de son jeune âge, on s'imagine qu'il va révolutionner le petit monde vaticanesque avec des propositions novatrices : mariage des prêtres, théologie de la révolution… Que nenni! La série ne succombe pas à la tentation de la facilité et, comme vous le verrez plus loin avec mon avis sur le personnage du pape, elle sait diablement surprendre.
Avec le deuxième épisode, l’amusement laissait place à quelque chose de beaucoup plus sombre, profond et, très honnêtement, j’ai eu peur de ne pas aimer la tournure que prenait la série. Mais l’histoire mérite qu’on ne s’arrête pas aux premiers épisodes, même s’ils sont déjà bien à eux seuls. La claque bouleversante qui m’a ébranlée lors des trois derniers épisodes aurait fini de me convaincre, si je ne l’avais pas déjà été. Malgré tout, il faut être honnête, The Young Pope est une série spéciale et soit on aime, soit on arrête assez vite. Ce qui peut se comprendre, quand on dissèque les éléments qui nous sont donnés. The Young Pope, c’est une série adulte, non pas avec de l’action, de la violence et du sexe à gogo, mais adulte car elle prend son temps, est parfois un peu dure, prenante. Son rythme, très lent, laisse quant à lui la place à la contemplation et à la poésie.

II. Mon analyse
Le cinéma du réalisateur Paolo Sorrentino a toujours été un peu particulier, de ce que j’en ai lu. Il ne conforte pas le spectateur, la spectatrice, dans ses habitudes, en présentant une histoire bien construite, claire et précise, avec un élément perturbateur, un retournement de situation, etc. À la place, il nous offre un spectacle qui s’adresse à l’intellect et à la sensibilité de chacun·e, à travers des scènes où musiques et images donnent naissance à des moments émouvants. Mais, malgré tout, le réalisateur est assez malin pour distiller quelques "douceurs" qui appellent les spectateurices à revenir (le générique, la musique, l'emballage visuel, quelques passages à l’humour redoutable qui demeurent). Ce sont ces différents éléments mis bout à bout qui m’ont poussée à continuer ma découverte et… bon sang que j’ai bien fait !
Je le disais donc, The Young Pope est une série qui prend son temps et qui explore ses personnages, sur toute la durée de ses dix épisodes. Et quelle exploration, quand on en arrive à son terme. D’ailleurs, à ce sujet, mieux vaut vous prévenir : pas de concession ici ! À aucun moment, la série ne cherche à amadouer les spectateurices, à l’instar de Lenny, qui se met à dos cardinaux et catholiques du monde entier en un temps record. Une phrase de l’épisode 1 résume parfaitement bien le parti pris de The Young Pope : « Depuis que je suis tout petit, j’ai toujours fait en sorte que tout le monde ignore ce qu’il se passait dans ma tête ». Ici, les clés ne nous sont pas offertes sur un plateau et le spectateur, la spectatrice est logé·e à la même enseigne que les personnages. Qui est Pie XIII ? Quel est son plan, sa vision du monde ? C’est par son entourage, quelques répliques magistrales et au fil des épisodes que le pape se dévoile, pour le meilleur et pour le pire…
The Young Pope, à mes yeux, n'est pas vraiment une série, c'est un long film. Et un film magnifique de bout en bout, quand on en assemble les morceaux. Si on est un peu dérouté·e au début, petit à petit la série nous révèle ses secrets et, avec eux, ses thématiques : ici, on nous parle avant tout d'amour, et tout cela avec une grande originalité, dans la forme et dans le fond, et dans le même temps une finesse, une sensibilité, une profondeur, une richesse, une humanité, une justesse, une vérité, et surtout une force, impressionnantes. L’amour donc, mais aussi tout ce qui peut se cacher derrière. Du poids de la responsabilité, de la vie et de la foi, aussi. De ceux et celles qui l’ont, de celleux qui doutent. Qui plus est, la série offre une profonde réflexion philosophique sur le pouvoir (et l’extrême solitude du pouvoir). Sur la religion, également, avec l’Église catholique, dans ce qu'elle a de profondément original, parfois moderne et de profondément humain. Le tout avec l'humour unique de Paolo Sorrentino.

The Young Pope, c’est aussi une œuvre d'art où l'image, d’une rare esthétique, se mêle à des répliques mémorables, d’une finesse et d’une justesse qui m’ont rarement autant touchée. Certains dialogues, certains instants, sont longs, mais c’est là que réside toute l’importance de la série. Ils se font la clé de voûte de beaucoup de choses importantes aussi. Ces deux aspects nourrissent le récit, accompagnés d'une musique électro enivrante, discrète et efficace, qui souligne les scènes à merveille.
Cette série, par ailleurs, n'est pas politique, elle est humaniste et c’est en grande partie sur ses protagonistes qu’elle repose. La caractérisation des personnages est un succès absolu et les acteurices sont si bons qu’on finit par ne plus voir que les personnages qu’iels incarnent. Ceux-ci sont complexes, torturés, denses et contradictoires, parfois. La lenteur relative du scénario permet de les découvrir : leurs forces, leurs failles, leur humanité et leur amour, leurs doutes et leurs convictions aussi. Leur évolution (leur arc narratif), leur analyse psychologique, sont deux choses qui m’ont particulièrement intéressée, marquée et touchée. Mais s’il y a l’un d’entre eux en particulier sur lequel j’aimerais m’attarder plus longtemps, c’est bien Lenny Belardo, Pie XIII : un personnage renversant, déconcertant, que j’ai adoré détester et aimer, un personnage qui m’a profondément retournée.
The Young Pope, c'est l'histoire d'un homme que les événements dépassent, d'un personnage hanté par ses démons et ses questions : qui est-il ?, d'où vient-il ? Lenny est un homme psychologiquement traumatisé, manifestement pas en phase avec son être intérieur, et qui, de plus, doute de sa foi*. Lenny adore se faire voir en prière, à genoux, indifférent à son entourage. Mais quelle est sa foi ? Croit-il vraiment ? Ces réponses, il les cherche chez ses semblables, subalternes ou invités, et les interroge souvent sur l’origine de leur foi à eux. Pendant un long moment, il restera un mystère pour tous·tes, nous compris.
* ALERTE SPOILER : Et ce n'est pas le contenu de sa première homélie publique (la véritable, cette fois-ci) qui fait évoluer la donne. Proclamant haut et fort le mépris que lui inspirent ceux et celles qui ne croient pas, ou encore l'indispensable souffrance nécessaire pour approcher Dieu, il réussit pleinement ce qu'il considère comme son plan : se faire détester par la communauté catholique, tout en se contredisant lui-même, lui qui peine encore à croire en Dieu. Ce passage et son attitude étaient plutôt intéressants sur le plan scénaristique et psychologique du personnage !

Lenny Belardo, c’est un pape jeune, mais réactionnaire au possible, d’un conservatisme fleurant l’obscurantisme, insondable, égocentrique et charismatique, intransigeant, dur, mais parfois étonnamment capable de compassion aussi, envers les plus pauvres et les plus faibles. C’est un homme plein de contradictions. Mystique et diabolique. Mais là où la série est une vraie réussite, c’est qu’elle n’est pas didactique et les attitudes de Lenny s’expliquent avant tout par son vécu, qui déteint sur la vision qu’il se fait du monde et sur ce qu’il veut lui imposer en miroir. L’objectif de Paolo Sorrentino, comme je le ressens, est plutôt de disséquer la psyché d’un homme et de faire le parallèle entre son parcours individuel et la manière qu’il a d’exercer son pouvoir. Dans ce cadre, le Vatican, cité-État séparée du monde, est une prison dorée dans laquelle se débat ce pape oisif, enfermé dans ses convictions comme il l’est dans ses jardins et dans son passé. Comme il le dira lui-même, le personnage est un paradoxe, tout comme Dieu : accomplissant des miracles, tout en doutant de l'existence de Dieu. Dur et impitoyable avec certain·es, tout en restant au fond de lui un petit garçon de 8 ans blessé à jamais. Pourtant, progressivement, subtilement, cette vision évolue. Tout d'abord, au travers de ce qui peut ressembler à des miracles générés par le pouvoir de la prière. Ensuite, par ce voyage en Afrique qui donne naissance à un discours où, brusquement, émergent les notions de paix, d'amour, qui, jusqu'alors, ne semblaient guère faire partie du vocabulaire papal. Petit à petit, suite aux événements qui découleront de ses prises de position, cet homme complexe et ambivalent connaîtra le doute et s’interrogera sur ses convictions. À ce titre, l’évolution narrative du personnage est plutôt bien menée et cohérente, jusqu’à la fin.
En matière de personnages, le casting est admirable et Jude Law incarne avec maestria un jeune pape élu pour être manipulé, mais qui se révèlera bien incisif, irrespectueux parfois, manipulateur, drôle, irrévérencieux, intelligent et d'une infinie bonté. Jude Law est exceptionnel dans son rôle de pape séducteur, profond, tourmenté et paradoxal, si complexe que ni lui ni ceux qui l'entourent ne réussissent à savoir vraiment qui il est. Son interprétation, son attitude, son charisme en font l'atout majeur de cette série. L’acteur est complètement habité par le rôle, Jude Law est d’un mystique fascinant !
III. En conclusion
Vous l'aurez compris à travers cet article, mon avis sur The Young Pope est plus que positif et je dois dire que je n'avais plus été hantée/bouleversée à ce point par une œuvre depuis quelques temps. Mais, si je devais brièvement résumer ce qui m'a valu ce coup de cœur, je parlerais de ceci. Tout d'abord, l'humour. Bien que loin d'être à vocation humoristique ou parodique, certaines situations ou réparties dans la série m'ont arraché des éclats de rire sincères, à de nombreux moments, à travers les épisodes. Ensuite, la poésie de certaines répliques et de certains passages m'a marquée et, d'ailleurs, si j'avais dû noter les dialogues en question, j'aurais pu en faire un document aussi long que cet article ! La musique, aussi, qui souligne et accentue l'émotion de certaines scènes, qui se fond parfaitement avec les situations et qui m'est restée en tête, depuis. La réflexion autour des personnages, enfin, leur profondeur et leur arc narratif, leur évolution, qui font d'eux des protagonistes que j'ai pris plaisir à suivre et auxquels je me suis attachée. C'est cet ensemble, résumé et sans spoiler dans cet article, qui m'a fait passer d'un "bon moment" à un moment incroyable et marquant, dont je me souviendrai longtemps. Tellement marquant que je me sens déjà nostalgique en y repensant, et qu'un troisième visionnage pourrait se refaire sous peu !
IV. Et la saison 2 ?
Entre le moment où je notais mes premières idées pour cette critique-analyse et celui où je finalisais celle-ci, j'ai pu découvrir la deuxième (et dernière ?) saison des aventures du Young Pope. Mais qu'en ai-je pensé ? Vous vous en doutez peut-être, étant donné que je n'y ai aucunement fait allusion plus haut, malheureusement pour moi, The New Pope est à mes yeux la preuve de plus que certaines séries devraient se limiter au nombre de saisons prévues à l'origine.

Pour la faire très courte, puisque le but de ma review n'était pas de m'arrêter sur cette saison 2, je dirai simplement (sans spoiler) que plusieurs gros points m'ont déçue. Déjà, à mes yeux, les arcs narratifs des personnages que nous suivons auraient dû s'arrêter à la fin de la saison 1 (et non pas reprendre vers le bas, encore une fois, avant de remonter). Rien que pour les personnages féminins, qui n'ont servis qu'à être hyper sexualisés dans cette saison, ça méritait un mauvais point. D'autant que le réalisateur semblait vouloir traiter le sexisme de l'Eglise, à travers ses 9 épisodes, à la base. Ensuite, même si certains dialogues étaient toujours aussi bien écrits, mais plus rares, l'intrigue ne m'a pas semblé captivante la plupart du temps et la tournure du final m'a, quant à elle, complètement achevée de dégoût. Ouais, à ce point là ! Enfin, à l'exception de Lenny, je n'ai pas retrouvé cet attachement si spécial que j'avais envers chacun·e pendant mon visionnage, ni mon investissement émotionnel initial. Aucune musique ne m'a spécialement marquée et, de manière générale, je ne retire rien de bien particulier de cette saison. Après une saison 1 aussi bouleversante, je partais peut-être avec des attentes beaucoup trop hautes, pourtant je suis sûre que j'aurais pu être facilement convaincue et ce n'est pas faute d'avoir essayé jusqu'au bout.
En conclusion, si je vous recommande la première saison, je vous conseille également de vous arrêter à celle-ci, si vous voulez rester sur une bonne impression ! De mon côté, en adulte mature et raisonnable, je me contenterai simplement de faire comme si elle n'avait jamais existé dans mon esprit.
Et vous, vous connaissiez cette série ? Qu'en avez-vous pensé (saison 1 et/ou 2) ou, si vous la découvrez avec moi, seriez-vous tenté·e de la visionner à présent ?
Christabel.



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